mardi 15 avril 2014

Ce que les prénoms nous apprennent



J’aurais pu intituler ce billet « ce qu’on pense que les prénoms peuvent nous apprendre », tant il y a d’idées préconçues sur ces déterminants de nos ascendants.

Par exemple, une idée reçue est que, sous l’ancien régime,  les parrains et les marraines donnent leur prénom à leur filleul(e). Ou encore, nous pouvons penser que ce n’est que très récemment que nous utilisons une multitude de prénoms tandis qu’auparavant les parents avaient en gros le choix entre Marie et Anne pour les filles et Jean et Pierre pour les garçons.

Il se trouve que j’ai commencé il y a quelques mois le relevé systématique des registres paroissiaux de Béthisy Saint Pierre, un petit bourg de l’Oise situé à peu de choses près au centre d’un triangle formé par Compiègne au nord, Senlis au sud-ouest et Crépy en Valois au sud-est. C’est de cette paroisse que proviennent quelques membres de ma famille ancienne et certains y sont d’ailleurs présents depuis la fin du XVIème siècle.



En effectuant ces relevés, j’ai donc pu m’apercevoir qu’il y avait un écart assez important entre ce qu’on mesure et ce qu’on perçoit. Je m’explique. Si on pense que Marie est un prénom féminin très courant, on va alors avoir tendance à ne voir que ce prénom dans les actes et donc on va avoir l’impression que Marie est effectivement un prénom très couramment utilisé. Mais si on compte le nombre d’occurrences de ce prénom, on peut avoir quelques surprises …

Ma petite et modeste étude se base sur les 2 744 baptêmes que j’ai relevés jusqu’à présent et qui couvrent une période allant de 1638 à 1747, avec deux manques : les actes de 1662 à 1668 et ceux de 1692 à 1693 qui sont absents des registres en ligne.
Par ailleurs, seuls 2 735 baptêmes sont réellement exploitables car 9  ne précisent pas le prénom ni le sexe de l’enfant …

Méthodologie

J’ai découpé cette période d’étude par tranches de 10 ans : 1638 à 1647, 1648 à 1657, etc..  J’aurais tout aussi bien pu découper en fonction des règnes des rois ou trouver un autre moyen, mais peut-être que je suis victime de l’habitude des tables décennales.
En tout cas, cela me semble pratique car je vais du coup me retrouver avec un nombre entier de périodes, la dernière étant 1738 à 1747.

Pourquoi découper la période étudiée par tranches de 10 ans ? Pour voir si on a des évolutions au cours du temps car sur une telle durée, il est vraisemblable qu’il existe des variations au cours du temps et une approche globale serait donc trop grossière …

Ensuite, j’ai étudié deux choses :

  • La fréquence d’apparition des prénoms selon le sexe et selon les décennies définies ci-dessus
  • L’éventuelle corrélation pouvant exister entre les prénoms des parrains et marraines et ceux de leurs filleul(e)s


La fréquence des prénoms féminins

Honneur aux dames.
Sur 1 310 prénoms féminins relevés, le top 5 des prénoms les plus courants est :

  • Marie avec 169
  • Marguerite avec 127
  • Catherine avec 124
  • Jeanne avec 104
  • Marie Anne avec 98  


La première remarque est qu’effectivement, Marie est en tête assez nettement, mais ce prénom ne représente finalement que 12.9 % des prénoms donnés aux filles ...

Ensuite, si on ajoute à la liste des Marie, tous les prénoms composés à base de ce prénom, on trouve 552 prénoms ! Ainsi, Marie prédomine quand même dans les prénoms donnés aux filles sur la période considérée.

Enfin, on note un phénomène intéressant c’est que l’usage du prénom Marie est régulier jusque vers 1700 avec environ 30 occurrences par décennie, puis chute brutalement pour n’être donné qu’une dizaine de fois par période de 10 ans. Dans le même temps, il est remplacé par les prénoms composés (Marie Anne, Marie Jeanne, Marie Angélique, etc..). Il y a donc clairement eu un phénomène de mode qui apparaît au tournant du XVIIIème siècle.

J’avoue en revanche avoir été surpris cependant par la seconde place de Marguerite. Peut-être est-ce une lointaine influence des Valois (nous sommes en plein Valois à Béthisy Saint Pierre) et de la reine Marguerite de Valois, première épouse d’Henri IV ?


La fréquence des prénoms masculins

Passons aux garçons.

Le top 5 des prénoms masculins les plus donnés est :

  • Pierre avec 189
  • Jean avec 172
  • François avec 145
  • Nicolas avec 140
  • Denis avec 55


On note tout d’abord que Pierre et Jean prédominent, ce qui est conforme aux a priori qu’on peut avoir sur ces prénoms. D'autant que le saint patron de la paroisse est Pierre ... En revanche, ce qui est étonnant, c’est la présence de Nicolas dans le classement qui est presque au coude à coude avec François.

Autant je peux expliquer le François avec le phénomène Valois (et François Ier), autant l’usage de Nicolas me laisse assez perplexe …

En revanche, par rapport aux prénoms féminins, on trouve un phénomène similaire, quoique plus modeste, que les prénoms composés à partir de Jean. Tous ces prénoms composés ne représentent que 235 occurrences, mais on note une baisse sensible des Jean à partir de 1700, au profit des prénoms composés commençant par Jean. Ces prénoms composés étant complètement inexistants avant 1700.

Enfin, Denis, avec 55 porteurs est quasi ex aequo avec Louis et Claude. C’est amusant de voir qu’en pleine période monarchique dédiée aux Louis (Louis XIII, Louis XIV et Louis XV), ce prénom ait si peu de succès … Il y aurait une étude sociologique à mener à ce sujet …

Quid des compères et commères

La première surprise est que seulement 573 filles portent le même prénom que leur marraine sur 1 310 baptêmes réalisés. Donc, dans 43.7 % des cas, le prénom s’est transmis ce qui signifie que dans 56.3 % des cas la fille portait un prénom différent de celui de sa marraine.

On note par ailleurs une lente érosion de l’homonymie entre marraine et filleule avec le temps. En effet de 1638 à 1657, sur 278 filles baptisées 162 portent le même prénom que leur marraine, soit 58.3 %. En revanche, en fin de période, de 1728 à 1747, sur 243 filles baptisées, elles ne sont plus que 88 à être dans ce cas, soit 36.2%. Peut-être y a-t-il un phénomène commun avec celui de l’apparition des prénoms composés vers 1700 ?

Pour les garçons, ce sont 595 baptêmes qui verront les parrains donner leur prénom à leur filleul, sur 1 425 baptêmes. Ce sont donc 41.7% des baptêmes où il y a transmission du prénom et donc 58.3% des cas où les parents ont été plus créatifs.
On note doc une proportion assez similaire à ce qu’on a trouvé chez les filles. Il ne s’agit donc pas d’un phénomène lié au sexe des enfants, mais plus général.

On remarque par ailleurs, le même phénomène d’érosion de la pratique du nommage parrain vers filleul que pour les filles. En effet, sur les 20 premières années de la période étudiée (1638-1657), j’ai relevé 166 garçons porteurs du même prénom que leur parrain pour 302 baptêmes, ce qui fait 54.9%. En revanche, sur la fin de la période (1728-1747), je n’ai relevé que 71 homonymes filleul/parrain pour 285 baptêmes, soit 24.9%.

Conclusion

Que ce soit par l’apparition d’une nouvelle façon de nommer ses enfants en composant les prénoms ou en se donnant plus de liberté quant à la tradition qui consistait (presque) majoritairement, dans les années 1650, à nommer les enfants comme leur parrain ou marraine, les pratiques de nommage des enfants ont fortement évolué en un siècle.

Ce phénomène est sans doute lié à une prise de recul de plus en plus marquée par rapport aux traditions. Les historiens parlent du règne de Louis XV comme d’un règne préparant les idées qui feront voler en éclat la monarchie en 1789. Peut-être cette étude en est-elle la preuve tangible ?

Dans tous les cas, cela montre qu’il ne faut se fier aux a priori sur les prénoms car la façon dont on nomme ses enfants, de nos jours comme il y a 350 ans peut évoluer fortement avec le temps et risque en tout cas d’être marquée selon l’histoire locale ou sa propre histoire familiale.


Et vous, avez-vous remarqué des phénomènes similaires dans vos recherches ?







Pour aller plus loin :