jeudi 13 décembre 2012

Mourir pour l'Empire

Pack Généatique 2012 - le cadeau idéal à faire à ceux qui veulent se lancer dans la généalogie ! 
 

Je dois avouer avoir une faiblesse pour la période qui couvre le début du XIXème siècle, c'est-à-dire celle qui a été désignée a posteriori par "l'Epopée Impériale". Dès que je peux trouver des traces tangibles d'événements survenus pendant cette période, je suis heureux.

Or, récemment, alors que j'étais en train de travailler sur les collatéraux d'un ancêtre en Dordogne, je suis tombé sur un acte de décès assez peu courant, même s'il en a existé des milliers de la sorte à cette époque.
Il s'agit de l'acte de décès de François Labroux, mort en 1811 sur le champ de bataille d'Albuera en Espagne, alors qu'il servait l'Empire comme Chasseur dans le 5° Corps d'Armée de Soult.

Bataille d'Albuera

J'ai donc voulu aller plus loin que cet acte et faire un peu d'histoire et de généalogie pour rendre hommage à ce jeune homme qui a donné sa vie pour un Empire qu'il servait loyalement depuis 6 ans.

Acte I - Le point de départ de l'aventure, un "banal" acte de décès

Cet acte, en date du 24 août 1812 (date qui est importante, on le verra plus tard) est rédigé ainsi :

Extrait d'acte de Mort

28° Régiment d'Infanterie Légère

Armée Impériale du Midi en Espagne

Nous soussigné, André Hilaire Villa, membre de la Légion d'Honneur, Officier Payeur au 28° Régiment d'Infanterie Légère, remplissant les fonctions d'officier de l'Etat-civil, certifions qu'il résulte du Registre destiné à l'inscription des actes de l'état-civil faits hors du territoire français, pour le susdit Corps, que le nommé François Labroux, Chasseur à la Première Compagnie du Deuxième Bataillon du Vingt-huitième Régiment d'Infanterie Légère, fils de Pierre Labroux et de feue Suzanne Jourdain, natif de Champagne, département de la Dordogne, signalé au Registre Matricule sous le N° 1725, est décédé sur le champ de bataille à La Albuéra, par suite d'un coup de feu qu'il reçut à la poitrine le seize mai mil huit cent onze, à trois heures de relevée d'après la déclaration à nous faite le dix neuf mai 1811 par les trois témoins mâles et majeurs voulus par la loi, lesquels ont signé au registre avec nous à Fléréna en Espagne le dix neuf mai mil huit cent onze.

Pour extrait conforme, signé Villa

Vu par nous Sous-Inspecteur aux revues adjoint, il n'a pas été possible de lire la signature 
Certifié conforme au matricule du Corps par nous membre du conseil d'administration du dépôt du 28° d'Infanterie Légère à Mayence, le 30 juillet 1812, le Major Président.

L'acte ci-dessus a été transcrit par nous, Maire officier de l'état-civil de la commune de Champagne, arrondissement de Ribérac, sur une expédition qui nous a été transmise par monsieur le Sous-Préfet et que nous avons remise à la famille du décédé le vingt quatre août mil huit cent douze.

Note en marge :
5° Corps, 2eme Division
Arrivé au Corps le 7 Nivôse l'an 14 (28 Décembre 1805) comme conscrit de l'an 14.

Ainsi, François Labroux est décédé le 16 mai 1811 lors de la bataille d'Albuera qui a vu s'opposer les troupes impériales et une coalition Anglo-portugaise et Espagnole. La victoire a été donnée à la coalition ennemie, mais un lourd tribut a été payé des deux côtés.

Acte II - La Bataille d'Albuera

Je ne prétends pas donner ici le compte-rendu de l'intégralité de la bataille, mais seulement quelques éléments clefs. Pour plus de détail, le lecteur se rendra avec bonheur sur la page de Wikipedia, sur le site de Au fil des Mots et de l'Histoire ou encore sur la page de Gustave Martinez.

Troupes engagées lors de la bataille d'Albuera

L'Armée Française est commandée par Jean-de-Dieu Soult, Duc de Dalmatie, et commandant en Chef du 5° Corps.
Ce 5° Corps est composé de 6 Divisions, et celle qui nous intéresse, la 2° Division est commandée par le Général Honoré Gazan.
La 2° Division est composée de 2 Brigades, et celle qui nous intéresse, la Brigade commandée par le Général André Rochefort contient les Régiments d'Infanterie Légère, dont le 28°, lui-même composé de 3 Bataillons. Le Second Bataillon auquel appartient François Labroux est divisé en 6 Compagnies qui contient en tout 467 hommes.

On arrive donc tout de suite à une dimension plus "humaine" que ce qu'on peut lire dans les livres d'histoire consacrés à la Grande Armée.

Notre François Labroux est arrivé au 5° Corps le 7 nivôse an XIV, c'est-à-dire le 28 Décembre 1805. Soit 3 semaines à peine après la victoire d'Austerlitz qui marque le moment où l'Empire est au sommet de sa gloire. Même si la conscription n'est pas forcément bien vécue, les jeunes recrues ont au moins le sentiment d'intégrer l'armée la puissante du monde et quasi-invincible, qui se veut en plus le fer de lance des idées de la République !

Avec le 5° Corps, François Labroux va beaucoup voyager, mais lorsqu'il arrive en Espagne en 1809, les choses changent. Les victoires ne sont plus aussi éclatantes et la guérilla espagnole fait souffrir l'armée Française.


le 16 mai 1811, à proximité d'Albuera, le 5° Corps de la Grande Armée affronte les armées anglo-portugaises et espagnoles. L'armée française est en sous nombre par rapport à l'ennemi, mais par des mouvements audacieux et surtout une artillerie et une cavalerie efficaces, le Duc de Dalmatie limite la portée de cette défaite.

Amère victoire car c'est la bataille la plus sanglante de cette période en Espagne. La France perd 6 500 hommes dont 2 généraux, tandis que l'ennemi perd lui 10 000 hommes.

François Labroux fait partie de ces soldats qui, fusil au point, avancent en rang face à l'ennemi. On imagine sans peine le niveau de stress de ces soldats : le hurlement des canons, les cris des morts sabrés par la cavalerie, le tonnerre des coups de feu, et surtout cette impression terrible d'aller à l'abattoir lorsqu'on s'avance en ligne, face à un ennemi qui vous tire dessus !

Cet extrait concernant la bataille donne une idée des derniers instants qu'à dû vivre François Labroux :

"Dès que l’ennemi eut abandonné sa première position pour en prendre une autre un peu en arrière, le général Girard l’aborda sans se donner le temps de déployer ses colonnes d’attaque, et, par ce faux mouvement, donna un grand avantage aux Anglais, qui l’attendirent de pied ferme et le reçurent avec un feu de deux rangs non interrompu. Tous les coups portèrent dans la colonne française serrée en masse, et dont la tête seule pouvait répondre par un feu mal nourri. Les derniers rangs, voyant tomber les premiers sans pouvoir leur porter secours, perdirent courage. En vain les généraux voulurent les ranimer, ils furent les premières victimes de la faute que l’on venait de commettre : le général Pépin tomba mortellement blessé ; les généraux Brayer et Maransin furent mis hors de combat ; le général Gazan reçut aussi une grave blessure.
(...)
Le découragement gagna les rangs. La tête de colonne, recevant la mort sans pouvoir la rendre, se regarde comme une victime que l’on sacrifie. Les chasseurs du 28e, qui la composent, après avoir perdu 600 hommes, et privés de leurs chefs, tournent sur eux-mêmes et se débandent."
(pour la totalité du récit : Au fil des mots et de l'histoire

A noter que les chasseurs du 28° RIL étaient 1 414 au début de la bataille. Ainsi, la perte de 600 hommes, au nombre desquels figurent François Labroux a sérieusement dû affecter le moral de ce régiment ...


Acte III - François Labroux (1784-1811)

François Labroux est né le 18 décembre 1784 à Champagne du mariage de Pierre Labroux avec Suzanne Jourdain.
En 1805, il est tiré au sort pour intégrer la Grande Armée et va y rester 6 ans jusqu'à cette journée fatale du 16 mai où il terminera sa vie d'une balle dans la poitrine.

Son  père est régisseur au château de la Richardie, ce qui signifie qu'il est issu d'un milieu modeste, mais pas misérable. Son grand-père avait cette charge également, mais décède quelques jours après sa naissance. Il y a fort à parier que si les guerres de l'Empire n'avaient pas orienté son destin de la sorte, il aurait pris la suite de son père et aurait pu fonder une famille à Champagne.

Ce qui est terrible dans cette histoire est la chronologie des faits :
  • 16 mai 1811 : mort à la bataille d'Albuera
  • 19 mai 1811 : déclaration du décès à l'officier concerné
  • 30 juillet 1812 : certification conforme de l'acte de décès
  • 24 août 1812 : transcription de l'acte sur les registres de Champagne et information de la famille ...

Il aura fallu plus de 15 mois pour que la nouvelle parvienne à sa famille ! Et en plus, aucune sépulture n'existe car son corps a dû être enterré sur place avec toutes les autres victimes de la bataille. Que restait-il à cette famille ? Le souvenir d'un jeune homme de 21 ans, parti un hiver de 1805 servir l'Empereur et qui finit sa vie dans une plaine d'Espagne à 26 ans ...


Et vous, avez-vous trouvé de telles histoires terribles pour vos ancêtres ?

Pour aller plus loin : 
           

5 commentaires:

  1. Bonjour. En effet, c est une terrible histoire. Encore une fois la genealogie est la pour nous apporter recul et humilité...

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  2. Ce qui est troublant c'est cette image que l'on a des guerres Napoléoniennes où on voit les hommes de troupe avancer et tomber au fur et à mesure que l'ennemi tire. Mais la troupe continue à avancer, lentement, au rythme de la musique ... Imaginer ce jeune homme ainsi permet de rendre bien réelle cette époque.

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  3. Et qu on a eu beaucoup de chance de ne pas avoir dû être a sa place...

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  4. bonjour Olivier
    J'ai comme ça dans les actes de décès un Louis Perroche, mort après Iéna. Son acte de décès indique un age qui ne correspond à aucun des Perroche que je connais - et j'ai épluché mes registres dans tous les sens. Alors le 8 janvier, il fait partie des hommes pour lesquels je vais aller à la pêche à SHD, j'ai commandé le registre de contrôle des troupes de son régiment, j'espère que j'en saurai plus. Je tiens à le rattacher, parce que mon arrière grand mère disait qu'elle avait un arrière grand oncle qui avait fait les guerres de Napoleon. A suivre. En tout cas, bravo encore pour votre blog, je suis totalement admirative de votre superbe travail

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  5. Les positions des hommes au moment de l'assau etaient calculés de manière à empêcher aux ennemis de passer. Il évaluait qu'un boulet de canon, ou un cavalier ne pouvait tuer qu'une dizaine d'hommes au plus cela permettais au rang de se resserrer immediatement sans tenir compte des pertes et de tenir la ligne. On peut se demander comment ils ne fuyaient pas...Un beau travail, bravo.

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