mardi 5 février 2013

Quand l'état-civil ne dit pas tout !


Lors de mes recherches sur les ancêtres de mon épouse en Dordogne, je suis tombé sur un de ces cas que seul la persévérance permet de traiter correctement : un acte de mariage introuvable. Comme si ces personnes avaient décidé de se marier dans une commune lointaine et sans lien (apparent) avec les lieux qu'ils fréquentaient habituellement.

A ce jour, je suis toujours coincé sur cette généalogie car je manque d'éléments cruciaux pour avancer. Mais là n'est pas le but de cet article ... Quoi que ... En effet, il se trouve que cette partie de la famille de mon épouse est issue d'un groupe de communes/paroisses du nord de la Dordogne : Beaussac, Hautefaye, Puyrenier et Lussas-Notronneau.

J'en connais certains pour qui ces noms seront familiers, mais pour la plupart, ce ne sont que des bourgs sans histoire ayant passé les siècles tranquillement, avec une population allant de plusieurs dizaines à quelques centaines d'âmes, au gré des épidémies, des guerres et des migrations.

Hautefaye en Dordogne

Mais pour d'autres, peut-être plus historiens que généalogistes, des faits ont tellement marqué certains de ces lieux que le temps ne les effacera jamais.

Quel est le lien avec le titre de mon billet de ce jour ?

Vous allez comprendre.

1) Tout commence par une banale recherche

Une des ancêtres de mon épouse est issue de la commune d'Hautefaye, commune située à la frontière entre la Charente et la Dordogne. Le couple au sujet duquel j'effectue des recherches est celui formé de Jean Gérard Chancel et Jeanne Soumagne (ou Soumagniat selon les humeurs des officiers de l'état-civil). Jeanne Soumagne est elle-même fille de Jacques Soumagne et de Marguerite Delaborie. Elle est née le 20 septembre 1764 à Hautefaye.

En fait, je ne sais pas (encore) d'où vient Jean Gérard Chancel. Peut-être de paroisses environnantes côté Charente dans la ci-devant Province d'Angoumois ? Toujours est-il qu'il leur naît un fils, Jean Chancel, qui voit le jour en pleine tourmente révolutionnaire le 30 pluviôse an III (18 février 1795). Ce fils épousera entre 1810 et 1815 (encore un autre mariage que je ne trouve pas ...) Marguerite Delage, fille de Jacques Delage et d'Anne Repinjas (ou Raspingeas selon d'autres graphies).

A la recherche d'éléments sur leur descendance, j'ai donc tout naturellement recherché sur les communes de Dordogne dont l'état-civil est en ligne (non, je ne parle pas de la polémique sur les archives de la Charente ...). Et, porté par la promenade et à la recherche de ces points de rencontre entre la grande et la petite histoire, j'ai poussé jusqu'aux dates clefs de notre histoire de France, histoire de me détendre un peu après avoir passé des heures à chercher cet invisible acte de mariage.

2) Voir Hautefaye et mourir ?

Ainsi, à Hautefaye, en 1871, date charnière marquant la fin de l'Empire et le début de la République sous sa troisième version, j'ai trouvé les actes de décès suivants :

Du six février mil huit cent soixante-onze à neuf heures du matin.
Acte de décès de Léonard François dit Piarouty âgé de cinquante cinq ans, époux de Anne Boucheron, chiffonnier, domicilié à Nontronneau, commune de Lussas, fils de feus Jean et de feue Jeanne Large.
Ledit Léonard François dit Piarouty né dans la commune de Lussas est décédé de ce matin à huit heures et demie audit Hautefaye.
Sur la déclaration à nous faite par Jean Mounier, âgé de trente huit ans, cultivateur, domicilié à Hautefaye et Etienne Fauconnet, âgé de quarante huit ans, cultivateur, domicilié à Lagarde, commune de Beaussac.
Constaté suivant la loi par nous, Maire de la commune de Hautefaye, canton et arrondissement de Nontron (Dordogne), officier de l'état-civil soussigné.
Les témoins ont déclaré ne savoir signer le présent acte après lecture faite.

Puis

Du six février mil huit cent soixante-onze à neuf heures du matin.
Acte de décès de Buisson Pierre dit Arnaud âgé de trente trois ans, époux de ..., forgeron, domicilié à Feuillade, commune de Monbront (Charente), fils de Jean et de Anne Couraud.
Ledit Pierre Buisson né dans la commune de Feuillade est décédé de ce matin à huit heures et demie au bourg d'Hautefaye.
Sur la déclaration à nous faite par Jean Mounier, âgé de trente huit ans, cultivateur, domicilié audit Hautefaye et Etienne Fauconnet, âgé de quarante huit ans, cultivateur, domicilié à Lagarde, commune de Beaussac.
Constaté suivant la loi par nous, Maire de la commune de Hautefaye, canton et arrondissement de Nontron (Dordogne), officier de l'état-civil soussigné.
Les témoins ont déclaré ne savoir signer le présent acte après lecture faite.

Puis encore

Du six février mil huit cent soixante-onze à neuf heures du matin.
Acte de décès de François Mazière âgé de vingt neuf ans, célibataire, cultivateur, domicilié à Plambeau, commune d'Hautefaye, fils de Léonard et de Catherine Veyssière.
Ledit François Mazière né dans la commune de Lussas est décédé de ce matin à huit heures et demie à Hautefaye.
Sur la déclaration à nous faite par Jean Mounier, âgé de trente huit ans, cultivateur, domicilié audit Hautefaye et Etienne Fauconnet, âgé de quarante huit ans, cultivateur, domicilié à Lagarde, commune de Beaussac.
Constaté suivant la loi par nous, Maire de la commune de Hautefaye, canton et arrondissement de Nontron (Dordogne), officier de l'état-civil soussigné.
Les témoins ont déclaré ne savoir signer le présent acte après lecture faite.

Et enfin

Du six février mil huit cent soixante-onze à neuf heures du matin.
Acte de décès de François Chambort dit Pilout, maréchal-ferrant, âgé de trente trois ans, célibataire, domicilié à Souffreignac, arrondissement d'Angoulême, fils de François et Jeanne Pitase.
Ledit François Chambort né dans la commune de Souffreignac est décédé de ce matin à huit heures et demie à Hautefaye.
Sur la déclaration à nous faite par Jean Mounier, âgé de trente huit ans, cultivateur, domicilié audit Hautefaye et Etienne Fauconnet, âgé de quarante huit ans, cultivateur, domicilié à Lagarde, commune de Beaussac.
Constaté suivant la loi par nous, Maire de la commune de Hautefaye, canton et arrondissement de Nontron (Dordogne), officier de l'état-civil soussigné.
Les témoins ont déclaré ne savoir signer le présent acte après lecture faite.

Curieux ces actes de décès, non ?

Ces 4 personnes originaires de communes diverses, de métiers divers, d'origines sociales certes pas très éloignées, mais pas identiques, ont eu la bonne (ou la mauvaise) idée de venir mourir à Hautefaye ce six février 1871 à 8h30 du matin ... Quelle curiosité ... Et on a face à cette chose étonnante, un mutisme total de la part de l'état-civil !

Je suis certain que la plupart d'entre vous ont déjà la clef de cette énigme car, même si le temps a cette caractéristique de faire taire les cris de l'histoire, il n'en reste pas moins que ce qui s'est passé en 1871 a littéralement défrayé la chronique à l'époque. Il faut dire que la chute brutale de l'Empire a causé chez les plus faibles esprits des craintes déraisonnables : les Prussiens allaient venir chez nous ! L'Empereur a été trahi par ces aristocrates monarchistes qui ont vendu la France à l'ennemi !

Tiens, à propos d'aristocrate, l'année précédente, j'ai trouvé ceci, toujours à Hautefaye :

Du dix-sept août mil huit cent soixante dix à huit heures du matin.
Acte de décès de Jean Romuald Alain de Moneys d'Ordières, propriétaire, âgé de trente un ans, domicilié au château de Bretange, commune de Beaussac, né au chef-lieu de la commune de Connezac, fils du Comte Amédée de Moneys d'Ordières et de Madelaine Louise de Conan, propriétaires, domiciliés audit château de Bretange.
Ledit de Moneys d'Ordières, décédé hier à quatre heures du soir au chef-lieu de la présente commune.
Sur la déclaration à nous faite par Martial Delage, âgé de soixante dix neuf ans et Jean Maspinand, âgé de vingt un ans, tous deux cultivateurs et domiciliés audit chef-lieu de la présente commune.
Constaté suivant la loi par nous Maire de la commune d'Hautefaye, canton et arrondissement de Nontron (Dordogne), officier de l'état-civil soussigné.
Les témoins ont déclaré ne savoir signer après lecture faite.

Encore un mort à Hautefaye qui n'en n'était pas originaire, même si Beaussac est à une portée de canon de ce bourg paisible ... Bon, allez, le suspens a assez duré.

Alain de Moneys d'Ordières

3) Le fin mot de l'histoire

Si on cherche un peu sur la toile, et je suis certain que la plupart d'entre vous, n'y tenant plus, l'on déjà fait, que trouve-t-on ? Beaucoup, beaucoup de choses ...

Ainsi, que nous dit le docteur Roby-Pavillon sur les causes de la mort de ce jeune aristocrate plein d'avenir que rien ne destinait à venir mourir à Hautefaye un 16 août 1870 à quatre heures de l'après-midi :

Cadavre presque entièrement carbonisé et couché sur le dos, la face un peu tournée vers le ciel, à gauche, les membres inférieurs écartés, la main droite raidie au-dessus de la tête, comme pour implorer, la main gauche ramenée vers l'épaule correspondante et étalée, comme pour demander grâce ; les traits du visage exprimant la douleur, le tronc tordu et ramené en arrière (...) 

Il fut immolé de son vivant et il mourut des suites de l'asphyxie et des brûlures, et qu'auparavant il fut blessé par des objets contondants, piquants et tranchants. La blessure du crâne fut portée par un individu posté derrière Monéys, tandis qu'il était debout, et il fut traîné encore vivant (...)

L'ensemble de ces blessures aurait inévitablement amené la mort.

Etonnant ce décalage entre la description certes clinique mais terrible des conditions de la mort du jeune de Moneys d'Ordières et ce qui est rapporté froidement dans le registre de l'état-civil.

Plus étonnant encore est que cette affreuse affaire qui marqua la fin de l'Empire en Dordogne de manière si sanglante a été complètement (ou presque complètement) oubliée de nos jours. Il a s'agit en fait du massacre abominable d'un jeune aristocrate par une foule de paysans rendus complètement fous par la fin brutale du Second Empire et par une suite de malentendus attisés par un relent de jacquerie. A Hautefaye, ce 16 août 1870, une cinquantaine de personnes venues pour la foire se tenant en la commune ont littéralement "pétés les plombs".

4) Epilogue

Sur la cinquantaine de prévenus, 21 sont inculpés.

Après un procès aux Assises qui a démarré le 13 décembre de la même année, 4 sont condamnés à mort : François Chambort, Pierre Buisson, François Léonard dit Piarouty et François Mazière.

Ces noms ne vous rappellent personne ?

La toute nouvelle IIIème République se veut exemplaire et fait déplacer la guillotine sur les lieux de ce crime odieux et, bien qu'on ait initialement voulu la mettre sur le lac asséché, lieu exact du martyr du jeune de Moneys d'Ordières, on finit par la mettre au centre du bourg pour des raisons techniques (problèmes basiques de stabilité ...).

Et le 6 février 1871, à 8h25, 8h27, 8h29 et 8h31 du matin, soit un mois et demi après leur condamnation, les 4 condamnés finissent en 2 parties, à quelques minutes d'intervalle ...

Fin de carrière pour Chambort, Buisson, François et Mazière

Qui aurait crû, en lisant ces quelques lignes des registres d'état-civil de l'année 1871 que se terminait en fait l'un des faits divers les plus sordides de la fin du XIXème siècles ...

Non, vraiment, l'état-civil ne dit pas tout !


Pour aller plus loin : 


           

6 commentaires:

  1. Excellent ... enfin, horrible fait divers, mais excellente histoire. Comme quoi il faut toujours se poser quelques questions quand on lit nos chers registres

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  2. Passionnant ! on est sur les terres de Jacquou le croquant !
    Très belle découverte, merci pour le partage.

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  3. Encore un tres bon article d Olivier passionnant et bien ecrit !

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  4. Un début de généalogie est ici :
    http://gw0.geneanet.org/antistar?lang=fr&p=francois&n=leonard&oc=0
    Avec plein d'amis à lui ^^

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  5. Bonjour, seul le livre de Georges Marbeck retrace assez fidèlement ce crime perpétué à Hautefaye. Il en décrit parfaitement le "climat" qui a ammené ces gens à commettre ce crime. Les autres écris, en particulier celui de jean teulé sont à jeter au feu ... au lac noir.

    Un descendant d'habitant d'Hautefaye

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  6. Outre l'ouvrage de G.Marbeck, on peut lire aussi celui de Jean-Louis Galet:
    " meurtre à Hautefaye chez P.Fanlac ( Périgueux, 1970 ) Grâce à feu mon
    grand-père (né à Lussas en 1880) notre famille ( je suis un SOUMAGNE ) a eu connaissance de ces événements tragiques.









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