mardi 19 mars 2013

Les enterrements du curé Bourrinet


Je pense être comme la très grande majorité des généalogistes amateurs : en quelques années de recherches (et de trouvailles ...), j'ai dû lire des milliers d'actes de décès. Qu'ils soient récents ou anciens, ils ont à peu près tous la même forme.

Certes on trouve parfois les causes de la mort ou quelques indications complémentaires sur le ou la décédée, mais il est assez peu courant qu'on y parle d'argent, les notaires étant là pour cela !

Or, dans la paroisse d'Hautefaye, sise dans la ci-devant Province du Périgord et aux confins de la Marche du Limousin et de l'Angoumois, je suis tombé sur les registres tenus par un certain Bourrinet, curé de ladite paroisse. Mais qu'a donc ce Bourrinet de si spécial ?

Enterrement au XVIIIème siècle

Les Petits et les Grands Enterrements du curé Bourrinet

Et bien, tout d'abord, il établit une distinction entre Petits et Grands Enterrements. Il note en effet en marge de l'acte, la mention "Petit Enter." ou "Grand Enter." suivie du nom du village ou du lieu-dit de la paroisse.

Il est difficile de déterminer la nature de ces enterrements car je n'y étais pas. Toutefois, on note que les Petits Enterrements concernent plutôt des enfants, tandis que les Grands Enterrements sont presque exclusivement pour des adultes.

En effet, pour l'année 1749, j'ai relevé 27 enterrements dont 23 Grands et 4 Petits. Tous les Petits Enterrements concernaient des enfants de 4, 5, 6 et 6 ans. Tous les Grands Enterrements concernaient des adultes. Idem pour 1750 où j'ai relevé 17 enterrements dont 11 Grands et 6 Petits, avec uniquement des enfants pour les Petits Enterrements (18 mois, 30 mois, 2 ans et demi, 3, 9 et 10 ans) et uniquement des adultes pour les Grands Enterrements.

Mais il peut aussi s'agir d'un Petit Enterrement lorsqu'il est standard et d'un Grand Enterrement lorsqu'il est exécuté avec une certaine pompe ou que le défunt ou sa famille a souhaité une messe complète avec eucharistie et tout ce qui va avec. Le Petit Enterrement serait alors proche de ce que nous nommerions de nos jours une simple "célébration".

J'ai noté par ailleurs que dans le texte de l'acte de sépulture correspondant à un Grand Enterrement, il était souvent précisé que le défunt avait reçu la confession, l'eucharistie, le saint-viatique ou l'extrême-onction, mention qui ne figure pas dans les textes relatifs aux Petits Enterrements. S'agirait-il donc d'indiquer un enterrement correspondant au niveau de "piété" du défunt et de sa famille ? Ou de sa capacité à communier, ce qui expliquerait l'âge des défunts dans les Petits Enterrements ?

Une autre piste est celle qu'indique Joseph Barou dans son étude sur la paroisse Sainte-Madeleine de Montbrison en Forez. Il indique en effet que le Grand Enterrement est celui où il faut aller chercher le corps dans un village situé assez loin de la paroisse, par opposition au Petit Enterrement où le corps du défunt se situe dans le bourg ou les faubourgs, donc assez proche géographiquement de l'église.

Personnellement, je ne pense pas que cette hypothèse s'applique dans le cas présent car j'ai trouvé des Petits Enterrement du bourg et des Petits et des Grands Enterrement pour des défunts provenant des mêmes villages.

Dans l'église d'Hautefaye, les places sont chères !

Le seul fait d'opérer une distinction entre les enterrements est suffisamment peu commun pour que cela m'ait sauté aux yeux. Mais, le plus surprenant est que, au sein même de la catégorie "Grand Enterrement", il y a deux cas possibles, selon que le défunt est enterré dans le cimetière de la paroisse (cas général) ou dans l'église !

Sur une vingtaine d'année, j'en ai recensé une petite douzaine. Cela peut se comprendre car l'église d'Hautefaye n'est pas une cathédrale et les places sont chères. C'est d'ailleurs le cas ! Cette expression trouve une forme très concrète à Hautefaye.

Lisez plutôt cet acte de décès de 1749 :

Le vingt deux février mil sept cent quarante neuf est décédé au village du Grand Acost, Léonard Colas âgé de quarante neuf ans ou environ, après avoir reçu les sacrements de pénitence de la Sainte Eucharistie et d'extrême-onction pendant sa maladie dont le corps a été inhumé dans l'église de la présente paroisse, après que Clément Colas son fils a eu promis de donner à la fabrique de ladite église ce qu'on a coutume de donner pour les enterrements faits dans ladite église, le tout en présence de André Colas, et Jean Colas, frères du décédé qui ont dit ne savoir signer de ce enquis.
Bourrinet, curé d'Hautefaye


"Donner à la fabrique de ladite église ce qu'on a coutume de donner pour les enterrements faits dans ladite église"

Cette phrase mérite qu'on s'y arrête !

Un autre acte est plus explicite car il indique que ladite somme en question est de 10 livres ! Une bonne somme à débourser pour avoir le privilège d'être enterré dans l'église !

On a donc l'impression que le curé d'Hautefaye a trouvé un moyen d'augmenter ses revenus en apportant de la valeur à l'enterrement : avec un anachronisme total, on dirait qu'il avait le sens du marketing !

L'église, une mini-société

Quelques explications sont nécessaires pour ceux qui n'auraient pas l'habitude de parler le langage du milieu du XVIIIème siècle.

Wikipedia nous apprend la chose suivante :

La fabrique, au sein d'une communauté paroissiale catholique, désignait un ensemble de « décideurs » (clercs et laïcs) nommés pour assurer la responsabilité de la collecte et l'administration des fonds et revenus nécessaires à la construction puis l'entretien des édifices religieux et du mobilier de la paroisse : église(s), chapelle(s), calvaire(s), argenterie, luminaire(s), ornement(s), etc.

Les membres du « conseil de fabrique » sont donc des administrateurs désignés plus spécifiquement par les termes de marguilliers et de fabriciens.

Les revenus de la fabrique provenaient, c'est ce qui est le plus connu, des quêtes et offrandes. Mais pas seulement : la location des places de bancs dans l'église, par exemple, était aussi un revenu régulier (bien souvent perçu annuellement à date fixe) pour la fabrique.

Ainsi, il est normal que l'argent reçu pour le privilège d'avoir été enterré dans l'église soit versé à la fabrique. De nos jours, les églises sont la propriété de l'état (sauf en Alsace-Moselle) et celui-ci se doit donc de les entretenir, mais à l'époque, c'était le clergé qui en avait la charge.

Cela permet également de se rendre compte de manière très concrète de la vie pratique de nos ancêtres. J'ai en effet quelques ancêtres qui sont cités comme "marguilliers". Ils étaient pourtant de simples artisans, mais sans doute que leur probité et leurs qualités morales leur avait permis cette nomination.

La société d'ancien régime n'était donc pas si simpliste qu'on l'apprend généralement puisqu'une vraie vie sociale existait avec ses postes à responsabilité au sein des institutions. On imagine alors les copinages et les jalousies qui pouvaient aller avec, mais ceci est une autre histoire ...



Voilà donc comment, une fois encore, la généalogie permet de donner un peu plus de chair à nos ancêtres, les rendant finalement encore plus proches de nous. Et, pour peu qu'on y prenne garde, les informations contenues dans un acte aussi "anodin" qu'un acte de sépulture du fin fond de la Dordogne sous Louis XV permet de mettre en lumière un aspect de la vie de nos ancêtres.

Et vous, avez-vous découverts des choses intéressantes et extra-généalogiques dans les registres paroissiaux ou d'état-civil ?

Pour aller plus loin : 


           

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