mardi 9 juillet 2013

La Der des Ders


Nous sommes à l'aube de commémorer le centenaire du début de la Première Guerre Mondiale et il est probable que pendant les années à venir nous allons découvrir un grand nombre de documents consacrés à cette effroyable boucherie qui en l'espace de 4 années a tué plusieurs millions de personnes.

Mais quand je pense à ces années terribles, je réalise que ma génération est la dernière qui a connu des témoins directs de ces événements. Mes enfants ne connaîtront cette guerre que par des récits filmés, des films ou des écrits. Il est donc de mon devoir de leur transmettre ce que les anciens m'ont donné pour qu'à leur tour ils sachent ...

La der des ders ?


J'ai eu à plusieurs reprises l'occasion de parler de mon arrière-grand-mère maternelle que j'ai très bien connue et qui, née en 1894 a eu 20 ans en 1914. Tandis qu'elle restait dans sa maison, d'abord seule, puis en 1917, avec une petite fille, son mari, un professeur de lettres, était sur le front, vivant ces 4 années au rythme des permissions.

Je ne vais pas m'étendre sur la vie de ce couple qui a eu 3 enfants dont un décéda à 11 ans dans des circonstances dramatiques. Le propos de ce billet est de montrer que dans les guerres, il y a ceux qui se battent et qui meurent et il y a ceux qui se battent et qui survivent.

Mon arrière-grand-père maternel fait partie de cette dernière catégorie.

Une vie qui aurait pu être normale ...

Pierre Ernest Vautier est né le 4 mars1892 à Bourg le Roi dans la Sarthe du mariage de Pierre Louis François Vautier, clerc de notaire et de Ernestine Léontine Decongé.
Il est leur seul enfant.

La famille Vautier est enracinée dans la Sarthe et le plus ancien Vautier trouvé à ce jour était Meunier au Moulin de Maleffre au XVIIème siècle. La famille paternelle de Pierre Ernest est donc relativement aisée.
Quant à la branche Decongé, elle s'arrête avec son arrière-grand-père né de parents inconnus le 14 avril 1809 à Alençon ...

Après quelques années d'études littéraires, Pierre Ernest devient professeur de lettres, métier qu'il exercera jusqu'à sa retraite, en passant toutefois quelques années par la case de proviseur de lycée. Il décèdera le 27 avril 1959 à Lille des suites de ses blessures reçues pendant la première guerre.

Et vint la guerre ...

La guerre, surtout la Première Guerre Mondiale a plongé des hommes dans l'horreur pendant 4 années et ceux qui en sont sortis en ont été marqués à jamais.
Marqués psychologiquement car voir ses camarades mourir à côté de soi et côtoyer leurs cadavres pendant des semaines est une expérience terrible.
Marqués physiquement car certains sont revenus vivants certes, mais avec une "gueule cassée" ou, comme dans le cas de mon aïeul, avec les poumons brûlés par l'ypérite.

J'ai plusieurs photographies de cet homme et son visage porte, je le trouve, les stigmates de la guerre.

Mes aïeux Marie Eugénie et Pierre Ernest en 1914
En 1914, mon aïeul est un jeune homme de 22 ans. Il a les traits fins mais on ne voit pas de sourire sur son visage. Il ne faut pas y voir de pressentiment, mais sans doute une inquiétude car son père lui a parlé de la guerre de 1870 et il sait ce que se battre veut dire au travers de ces récits. Cependant, comme beaucoup de ses contemporains, il s'attend sans doute à quelques semaines de combat au plus ...

Pierre Ernest vers 1930
Vers 1930, c'est un homme marqué qu'on retrouve. Même si ses trois enfants et sa femme sont en bonne santé et grandissent bien, il porte déjà sur son visage les traces d'une guerre à laquelle il aura participé 4 ans ...

Pierre Ernest vers 1940
Son dernier enfant est décédé dans des conditions terribles et une nouvelle guerre enflamme le monde. C'est un homme de 50 ans qu'on voit sur cette photo, mais son regard, son front plissé montrent un homme marqué par la douleur et la maladie (ses poumons attaqués à l'ypérite sur le front seront plus tard à l'origine de son décès)

Pierre Ernest vers 1950
Pierre Ernest a une soixantaine d'année sur cette photo. C'est un homme usé ! Alors que les photos de ses parents au même âge montrent des personnes reposées, on voit à quel point 4 ans de front et 5 années de privation et d'angoisse ont pu marquer son visage.

Quel écart entre l'insouciance des années 14 et cette figure presque hugolienne des années 50 !


Pour compléter le tableau, voici une lettre que j'ai retrouvée dans les archives familiales. Elle est datée du 28 octobre 1918.





En voici la transcription :


"Le 28  8bre 1918


Ma petite femme chérie,

                                  Allons, c'est un tout petit 
peu calmé aujourd'hui mais pas pour longtemps
je crois. Merci de tes lettres qui m'arrivent en
ce moment très en retard, mais enfin je les ai.
Je me désole de ne pouvoir t'envoyer qu'un mot
chaque jour ou même rien du tout.
                                  En ce moment j'ai un 
mal fou à toucher tout mon argent, on me doit
quelque chose comme 80f soit en timbre ou en
espèces. Pense que je n'ai pas encore mon indem
nité de permission c'est à dire 46f. Je rouspète je
t'assure. D'autant que je n'ai pas du tout l'in
tention de leur en faire cadeau.
                                  Je t'en prie prends bien
garde à toi car avec cette grippe on ne sait ja
mais.

(...)"


Si j'ai voulu présenter cette lettre, c'est pour montrer une autre réalité de la guerre, la vie de tous les jours, les tracas de la vie, des retards dans le paiement des soldes, et le bon sens qui reste (malgré tout) à ces gens !

Mais c'est aussi pour cette trace discrète de la terrible épidémie qui a déjà commencé à faire des millions de morts, la grippe espagnole. Heureusement, aucun membre de ma famille n'en a été victime, mais la simple mention de cette maladie dans ce courrier montre qu'elle était bien à l'esprit des gens de l'époque !


A voir ces photos, à lire ces courriers, je comprends pourquoi nos aïeux avaient nommé cette boucherie la Der des Ders ! Malheureusement pour eux, une vingtaine d'années plus tard une autre guerre allait commencer. Mais nous devons malgré tout porter ce message d'espoir à nos enfants pour qu'ils ne replongent pas dans cette folie ...


Et vous, avez-vous des témoignages directs de la Grande Guerre ?

Pour aller plus loin : 


           

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