mercredi 9 avril 2014

Une vie


Il paraît qu’une vie tient à peu de choses. Une rencontre, un amour et puis une union qui donne naissance à un enfant. Par quel hasard nous rencontrons-nous, nul ne le sait, mais ce qui est certain c’est que j’aurais très bien pu ne jamais exister tant les circonstances dans lesquelles mes parents se sont connus sont particulières.

En effet, mon père, Eugène Girault, était commerçant à Placé, un petit bourg de la Mayenne situé à une vingtaine de kilomètres au nord de Laval. Dans sa vie, il a connu deux femmes : Marie Louise Piednoir qui lui a donné deux enfants, tous deux morts en très bas âge, le second entraînant également sa mère dans la mort le 10 juin 1889. Puis, Alexandrine Trochon, ma mère.

Cette dernière a également connu deux hommes dans sa vie. Son premier mari, Eugène Mautaint, est décédé le 17 août 1891 à 32 ans après avoir eu deux enfants avec elle, mais qui n’ont pas vécu. Son second mari a été mon père.

Moi, encore jeune fille


Ainsi, ces deux personnes, qui ont eu une vie tragique, perdant chacun leurs deux enfants et leur conjoint, se sont trouvés et après les épousailles qui ont eu lieu à la Baconnière, sur la terre de mes ancêtres maternels, le 18 septembre 1892, je suis née le 29 août 1894, mais à Chailland, où mon père tenait une épicerie. Je suis donc la seule fille d’un couple improbable. Lui était âgé de 49 ans à ma naissance et était issu d’une famille de laboureurs et de cultivateurs de la Mayenne. Elle était de 16 ans sa cadette et était issue d’une famille de propriétaires terriens et de marchands par son père et de la noblesse du Maine par sa mère.

Par une ironie du sort, alors que mes demi-frères et demi-sœurs n’auront pas dépassé quelques mois de vie, me voici au crépuscule de la mienne, âgée de près de 98 ans … Et je dois dire que, si ma vie a été pleine de joies et de peines, je ne me souviens que de deux drames mais d’une multitude de bonheurs.

Pour mon premier souvenir, je devais avoir 6 ou 7 ans. Alors que je me rentrais à pieds chez mes parents, j’ai entendu un vacarme énorme qui m’a tellement effrayé que je me suis jetée dans le fossé qui bordait la route. C’est alors que je vis passer un bolide en métal dans un nuage de fumée ! Une fois rentrée à la maison, tandis que j’expliquais à mon père ce que j’avais vu, celui-ci éclata de rire en me disant que je venais de voir une automobile. Il m’expliqua même qu’un jour nous en aurions une et que cela nous permettrait d’aller voir mes grands-parents à la Baconnière en quelques minutes seulement !

Les années passèrent et bien que mes parents ne cessent de me couver, je disposais d’une certaine liberté. Après tout, même si ma mère tenait de sa famille certains principes d’éducation très stricts, nous étions quand même dans les années 10 !

Pierre et moi avant la Grande Guerre, à l'époque de nos fiançailles


C’est d’ailleurs à cette époque que je rencontrais Pierre. Ce beau jeune homme à la barbe naissante m’a tout de suite séduite par sa façon de parler : il était d’un tel raffinement et d’une telle culture que je crois bien que je suis tombée amoureuse très rapidement, au grand dam de ma mère et de la sienne aussi d’ailleurs.
En effet, ma mère n’a jamais vraiment accepté que je fréquente un professeur de lettres. Elle aurait préféré un militaire. Quant à la mère de Pierre, Madame Décongé, épouse Vautier, je crois bien que je n’ai jamais vu pareille bigote sur terre ! Il est certain que mes nobles origines lui importaient peu, elle aurait aimé une bru plus réservée … C’était mal me connaître !

Malheureusement, le surlendemain de mes 20 ans, Jaurès était tué et dans la foulée, la France entrait en guerre. Pierre partit rapidement pour le front et dans les 4 années qui ont suivi, je ne l’ai que peu revu. Une première fois lorsque nous nous sommes mariés, le 19 décembre 1916, puis quelques autres fois ensuite qui s’ensuivirent par la naissance de mes deux aînés, Pierre et Marie-Thérèse.

Il faudra attendre la fin de la guerre pour que notre petit dernier, François, naisse. Mais je ne souhaite pas parler de cet enfant, que le destin cruel nous a enlevé alors qu’il n’avait pas 10 ans … Je crois bien que c’est la première fois que j’ai vu mon cher Pierre pleurer, lui qui avait pourtant perdu tant de camarades pendant la Grande Guerre.

Les années ont passé et même si Pierre était très inquiet de ce qui se passait en Allemagne, nous tentions de nous rassurer : non jamais nous ne pourrions recommencer une guerre tant celle qui venait de s’achever avait été terrible.

Pourtant, alors que notre pays sombrait dans une sorte d’engourdissement et que l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie se réarmaient à toute vitesse, un autre François rejoignit notre famille en épousant Marie-Thérèse.

Mais en 1939, tout bascula à nouveau. Pierre, qui était désormais proviseur de lycée put nous amener à Albi, à l’abri, mais mon fils aîné, poursuivi par la Gestapo et les policiers français à leur solde, réussit à s’échapper des griffes du STO.
Chose étonnante, alors que nous voyions d’un très bon œil le Maréchal mettre fin à une guerre qui était de toute façon perdue, nous avons compris qu’en réalité il allait se passer des choses terribles lorsque nous avons mesuré l’acharnement avec lequel la police française chercher à envoyer notre fils en Allemagne.

Après la guerre, dans les années 50


Maintenant, la guerre est finie. J’ai 51 ans et Pierre en a 53. Même si nous avons à présent 6 petits-enfants et que nous n’avons pas trop soufferts de la guerre, sauf dans les derniers temps, nous avons quitté ma Mayenne natale pour nous installer dans le Nord, à Tourcoing, où mon gendre est professeur et où mon cher Pierre est proviseur de lycée.
Mais je vois bien que la Grande Guerre a bien abîmé Pierre car il est souvent malade. Il dit que ce n’est rien, que c’est le climat du Nord, mais je sais qu’il a reçu de ces gaz mortels dans sa tranchée …

Le 27 avril 1959, Pierre est mort à Lille, à l’hôpital. Il fait partie de ces victimes à retardement de la Grande Guerre car les médecins nous ont bien confirmé que ses poumons étaient très malades et que cela été dû à l’exposition répétée à l’ypérite.

Désormais ma vie rimera avec solitude. A part mes deux enfants et mes 6 petits-enfants, tout ceux que j’ai aimés, mes grands-parents maternels, mes parents, mon époux sont morts.

Mais la vie continue et le début des années 60 voit apparaître mes premiers arrière-petits-enfants ! Et puis, quand en ce jour de juillet 1969 je vois sur mon écran de télévision les premiers pas d’un homme sur la lune, je me souviens qu’il y a à peine 70 ans, je voyais ma première voiture …

Les années qui me restent à vivre vont en fait être assez heureuses, car mes petits-enfants et mes arrière-petits-enfants me rendent souvent visite et passent des vacances avec moi, dans ma maison de Normandie où je retourne chaque été. C’est l’occasion pour moi de leur parler de ma jeunesse, de mes ancêtres, de mon histoire. D’ailleurs, il me semble qu’il y a un de mes arrière-petits-enfants qui semble tout particulièrement s’intéresser à ces vieilles photos que je lui montre en les commentant !

Je suis bien lasse désormais, j’ai bientôt 98 ans et j’ai du mal à m’y retrouver dans tous mes descendants ! Quand je pense qu’ils sont tous là grâce à Pierre et à moi ! Pierre que je vais bientôt aller retrouver là-haut avec mon petit François, car je sens que plus les jours passent, plus mes forces m’abandonnent.

Voilà ma vie, résumée en quelques lignes. Une vie qui a vu tant de progrès scientifiques, tant de malheurs et d’horreurs, tant de joies. Une vie improbable car rien ne pouvait prévoir que mes parents se rencontreraient un jour de 1892, il y aura 100 ans dans quelques semaines. Tiens, d’ailleurs, je crois me souvenir que cet arrière-petit-fils qui s’intéressait tant à mon histoire et aux photos de mes aïeux se marie dans quelques jours. Peut-être qu’à son tour, il me montrera et me commentera ses photos  

Epilogue

Marie Eugénie Mathilde Girault, couramment prénommée Marie, ne verra jamais les photos du mariage de son arrière-petit-fils qui s’intéressait tant à son histoire quand il était enfant car elle a quitté ce monde une semaine avant … Elle venait de fêter ses 98 ans … Et c’est moi qui me mariait.



Si cette histoire vous a plu, n’hésitez pas à la partager !



Pour aller plus loin :


           

20 commentaires:

  1. Voilà de l'histoire familiale comme j'adore qu'on me la raconte. Très joli article et très bel hommage à cette arrière grand mère, bravo Olivier

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  2. Très bel article Olivier dont on savoure chaque mot. On prend beaucoup de plaisir à le lire. Bravo !

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  3. Simplement, tu nous comptes une double histoire, celle de ton arrière-grand-mère et celle du cours du temps.
    Cette histoire se lit avec tendresse et se termine dans l'émotion.

    Bravo Olivier.

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    1. C'est vrai ...
      Mais les deux sont très liés !

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  4. très bel article. Je l'ai lu avec plaisir. Bravo

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  5. Emouvant, touchant.... C'est une très belle histoire !
    Merci pour le partage !

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  6. J'ai beaucoup aimé cet article et ses vies racontées avec beaucoup d'amour et d'émotions. Merci de nous les avoir fait partager !

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    1. Merci de ce commentaire !
      Je crois que tout le monde aura compris que j'étais très attaché à mon arrière-grand-mère :-)

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  7. Bonjour,

    Je suis tombé par hasard sur votre émouvante histoire via twitter.

    Un petit clin d'oeil car j'ai aussi réalisé le chemin Mayenne (Chateau Gontier) => Nord (Tourcoing) mais un peu plus tard, en 2005 :)


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    1. C'est vrai qu'il faut absolument que je demande à ma grand-mère le pourquoi de Tourcoing ? Sans doute une mutation de mon arrière-grand-père et de son gendre ... Mais pourquoi si loin de la Mayenne ?

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